Le don de vieillir

Le don de vieillir

Nous faisons une pause de programmation pour vous offrir une escale ; cinq films pour mieux réfléchir à un thème donné. La situation dans les CHSLD nous a tous ébranlés. La pandémie a mis en lumière certaines failles de notre filet social, et les aînés y figurent en sinistres premiers. Afin d’humaniser ces chiffres que nous comptabilisons chaque jour dans les points de presse, afin de donner à voir et à penser, nous avons sélectionné cinq documentaires qui se penchent sur la vieillesse. Rien de commun ni d’homogène entre ces films, mais des histoires de vie; palpitantes, touchantes, tendres. En espérant nous aider à accorder un autre regard, une attention, à ce que l’on appelle l’âge d’or. Assurément et depuis des lustres, le rythme de mouvement des vieux nous intime de ralentir. Face à eux, nous nous exécutions parfois avec condescendance, tout à notre présentisme : ce culte du présent qui salue en lui la jouissance uniquement consommatoire, dans une outrecuidance, ma foi, tragi-comique. Il arrive alors que les vieux se crispent dans une expression quelconque. Ou s’excusent de nous déranger. Jusqu’à en mourir. Dans la foulée, et sur une autre scène, nous avons pu carburer au cinéma d’action uniquement, en fait cinéma d’agitation tout en rebondissements. Excitation dérivative qui a son rôle dans les moments de désœuvrement ou de soucis envahissants. Et là, au sortir d’une des portes de la COVID-19 ? Des synchronicités inédites apparaissent : parmi elles, et par touches qui zèbrent l’universel, l’obligation à marquer le pas, parfois jusqu’à l’arrêt. Oh, provisoire… Néanmoins intenable pour d’aucuns, car arrêter équivaut à ne plus fonctionner. Et ne plus fonctionner, c’est être mort. D’ailleurs la sémantique du terme de « défunt » l’atteste : de - functus. Et voilà que la grande peur de l’inertie définitive, qui ne disait pas son nom - sauf par la bouche des curés, anciens, actuels, et néo - a mis le nez dehors, déconfinée d’un interdit plus que centenaire. Tiens donc, la mort s’évente et monte en tempête. En fait, la tempête, c’est aussi l’angoisse qui est le résultat de toutes ces peurs si légitimes, mais tapies, innommées, sempiternellement reportées sous prétexte qu’exclusivement tristounettes, bref, intravaillées. Et alors l’angoisse se ventile et nous glace d’autant.  Auxquels cas (je dois assumer que je généralise), les préposés aux mots d’ordre trépignent : le *as usual,* le *must go on* et cie, s’ils ont du plomb dans l’aile du techno-réflexe, remontent vite aux barricades du « toujours-plus ». Celui-là même qui nous donnait l’illusion d’éviter. Et dans ce train, nous sommes tous embarqués, y inclus celles et ceux de tous âges qui s’adonnent machinalement ou voluptueusement, voire systématiquement, aux conventions des modes, aux expressions convenues. Sans s’attarder à ce que l’on regarde en déclamant de la sorte. *Petit battement de temps.* On visionnera les cinq films de l'escale. Parfois notoires, parfois plus timidement, les prémisses biographiques tapissent l’intention de l’œuvre patiente. Du même coup, entrechoc micro-culturel. Il y a certes le mouvement de la caméra, le rythme du montage, le cadrage, éventuellement naturalistique. Une sorte de mimétisme qu’on peut donner comme respectueux. Et parfois un montage-son, une surimpression de plans qui brouille les repères. Intuition des cinéastes pour métaphoriser ce qu’ils reçoivent de ces déroulés existentiels? Beaucoup de nos devanciers développent une certaine gêne de leur fragilité. En même temps, ils peuvent s’ingénier à tromper ce qu’ils constatent au premier chef de ces éraflures en leur personne même, et jusqu’à des brèches petit à petit ou abruptement difficiles à colmater. La doudou du cycle quotidien, d’abord rassurante, se durcit subrepticement en étau, et les collectivités s’y prêtent très souvent comme un fatum.  Coincés, les vieux le deviennent, entre d’un côté les réassurances automatisées qui valident et justifient toutes les scléroses, et de l’autre, les propos persuasifs, voire les adjurations à changer, par exemple de bulle, et « pour leur bien ».  Ici et autrement, il est plutôt rare que l’on demande aux vieux de quoi ils se résolvent à abdiquer, ce en quoi ils croient. Et ce qu’ils découvrent. Et puis, en quoi les objets auxquels ils sont attachés parlent à leur place : de leurs amours, de leurs passions. En quoi ils les avivent.  Il est encore plus rare qu’on leur reflète leur insistance à tenir à tel ou tel point. Dans tous ces films, les vieux insistent sur quelque chose, parfois éperdument, comme si là se cristallisait un rempart signalétique du vivant : avoir à donner. En avoir les conditions. Pas à donner « encore », pas à donner « toujours ». Mais au présent de leur interlocuteur à qui ils offriraient écoute, sans s’abîmer ensuite dans les comparaisons d’époques ou les conseils d’usage, pour davantage s’enquérir : « *Toi, explique-moi comment tu vois ça, comment tu fais ça.* » Certes, vieillir, c’est aussi revenir sur ses pas, mais le chemin se renouvelle et le pas peut s’affermir à la fois des manières expérimentées et des trouvailles de saisons. Pour peu qu’on ait interlocutrice ou interlocuteur. Les vieux n’épousent pas leur temps, ils le tiennent en garde. D’ailleurs, avec la COVID, le temps n’épouse pas, ni rien ni personne. Et les lecteurs l’auront senti : être de son temps, ce n’est pas se couler à toutes ses injonctions. C’est peut-être l’interroger en soi et par les yeux des vieux. C’est recevoir ce qu’il nous donne. Ces vieilles et ces vieux tout inclus. Luce Des Aulniers Anthropologue Professeure émérite associée Faculté de communication Université du Québec à Montréal

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