Choisir le courage

13/02/2026 Editos

Choisir le courage

Il y a quelques jours, la Berlinale s’ouvrait dans une atmosphère tendue, après que la conférence de presse du jury ait dérapé. Un journaliste y interrogeait le jury sur la position du gouvernement allemand, principal financeur du festival ayant ouvertement soutenu Israël dans la guerre à Gaza. Le président du jury, Wim Wenders, en a alors fait sourciller plus d'un·e·s en affirmant que les cinéastes « doivent rester en dehors de la politique », ajoutant que leur rôle est d’être « le contrepoids de la politique » et de faire « le travail des gens, pas celui des politiciens ». Prononcés dans le contexte actuel, ces mots ont immédiatement suscité un malaise. Les réactions ne se sont pas fait attendre. L’écrivaine indienne Arundhati Roy a annulé sa venue au festival et deux films ont été retirés d’une section parallèle en geste de solidarité avec le peuple palestinien. Face à la controverse, le festival lui-même a dû publier un communiqué pour apaiser la controverse.

Si cette déclaration peut être perçue comme la prudence attendue d’un président de jury, elle soulève une question essentielle : celle de la neutralité. Peut-on réellement se tenir hors du politique, surtout lorsqu'on est artiste ? Car l’art, et les institutions qui le portent, n’existent jamais en vase clos. Ce que nous rappelle cette situation, c’est que le monde actuel à un urgent besoin de courage; que les personnes en situation de pouvoir, celles qui ont une voix et peuvent la faire entendre – ne serait-ce qu’un jury de festival – doivent impérativement nommer, reconnaître et dénoncer, sans se draper dans le confort d'une fausse neutralité.

C’est précisément ce courage qui anime le cinéma documentaire. Un courage de présence, d’écoute et de regard, qui consiste à faire exister des récits là où dominent trop souvent l’oubli, l’indifférence, le silence, la lâcheté. Cette semaine, Tënk met en lumière quatre films marquants présentés lors des deux dernières éditions de la Berlinale – quatre œuvres qui, chacune à leur manière, témoignent de ce courage et affirment la capacité du documentaire à refuser le confort et dialoguer avec son temps.

 


 

Direct Action dresse le portrait contemporain de l’une des communautés militantes les plus emblématiques de France, celle de Notre-Dame-des-Landes : un collectif rural d’environ 150 personnes qui, entre 2012 et 2018, a créé une zone autonome pour résister à l’extension d’un aéroport international, survivant à plusieurs tentatives d’expulsion violentes de l’État. Grâce à une approche collaborative et immersive inscrite dans la durée, le film suit le quotidien d’un écosystème diversifié d’activistes, d’anarchistes, de paysan·ne·s et de personnes qualifiées par le gouvernement « d’éco-terroristes ». Après la victoire contre le projet en 2018, la communauté continue d’inventer de nouvelles formes d’organisation et d’action pouvant inspirer des réponses face à la crise climatique. (Meilleur film · Section Encounters · Berlinale 2024)


El juicio d’Ulises de la Orden revient sur l’un des moments fondateurs de l’histoire récente de l’Argentine : le procès des neuf principaux responsables de la dictature militaire (1976‑1983), poursuivis pour enlèvements, tortures, disparitions forcées et meurtres de plus de 8 000 personnes. Intégralement construit à partir des plus de 500 heures d’archives vidéo de l’audience télévisée, le documentaire condense et structure ce matériau en un montage captivant de près de trois heures. À travers la multiplicité des témoignages, le film dévoile l’ampleur des crimes commis et illustre la puissance du procès comme espace de vérité et de mémoire. (Prix Giuseppe Becce décerné par le Jury de la critique indépendante internationale · Berlinale 2024)


Canone effimero, des frères Gianluca et Massimiliano De Serio, est un voyage poétique au cœur d’une Italie méconnue, loin des récits dominants. À travers onze chapitres musicaux, le film explore la résistance culturelle incarnée par des artisan·e·s d’instruments anciens, des chœurs polyphoniques et des traditions transmises de génération en génération, de la Calabre à la Sicile en passant par les Marches et la Ligurie. Chaque cadre et chaque paysage se mêlent aux voix et aux pratiques locales, composant une mosaïque vivante où se tissent mémoire, transmission et virtuosité. Sans céder à la nostalgie régionaliste, le film révèle comment ces traditions rurales forment un réseau de contre‑cultures possibles, offrant un regard à la fois profondément enraciné et radicalement contemporain. (Mention spéciale · Prix du meilleur documentaire · Berlinale 2025)


Maya, donne-moi un titre nous plonge dans l’univers inventif et déjanté de Michel Gondry. À travers des courts métrages d’animation en papier, le cinéaste transforme chaque idée proposée par sa fille Maya en histoires fantastiques où poissons parlants, mers de ketchup et chats cambrioleurs prennent vie. Ce film intime témoigne de la créativité inépuisable de Gondry et de son lien tendre avec sa fille, alors que l’éloignement géographique les sépare. Fidèle à son style, il mêle ingéniosité, couleurs vibrantes et humour, rappelant combien l’esprit d’explorateur et d’enfant du réalisateur continue de guider son cinéma, tout en célébrant la magie du conte et de l’imagination partagée entre un père et sa fille. (Ours de cristal · Section Generation Kplus · Berlinale 2025)

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