« L'hypersensibilité doit se concevoir comme un outil d'analyse, un instrument de connaissance fine au service d'un mode de pensée subtil, aussi fragile qu'endurant, permettant d'inventer d'autres modalités créatrices, étrangères à l'habituel partage sexué. »
Éloge de l’hypersensible, Évelyne Grossman
Certain·e·s humain·e·s semblent branché·e·s sur d’autres fréquences. Leur système nerveux est-il plus réactif? Leurs yeux captent-ils des signaux invisibles? Leurs mains sont-elles affublées du double de terminaisons nerveuses? Je parie que lorsque l’on pose la main sur leur cœur, ce dernier bat plus vite et plus intensément que la normale. Et cette vibration différente, ce rythme nouveau, permet de découvrir des motifs là où d’autres ne voient que répétition, de déceler dans de minimes variations des tsunamis à venir, de rendre perceptibles des changements encore en germes. Je les appellerais les sociologues-artistes.
Sylvie Groulx, pionnière, cinéaste, sociologue-artiste, humaine, vient de nous quitter, même si l’Alzheimer dont elle souffrait nous avait déjà privé·e·s de son regard hypersensible. Pour souligner son apport fondamental dans la cinématographie québécoise et dans son analyse fine des phénomènes sociaux, Tënk vous propose cette semaine quatre de ses films. Y plonger, c’est traverser l’histoire du Québec post-Révolution tranquille, de la crise de la modernité aux révolutions féministes en passant par la désillusion post-moderne et les nouveaux visages du Québec multiculturel.
Une bien belle ville, c’est le film qui annonce tout ce qui sera à venir. Film étudiant réalisé dans le cadre d’études en Communication Arts (l’ancêtre du département de cinéma de Concordia) à Loyola, cette œuvre n’a pas pris une ride… même si l’allure de la ville et de ses habitant·e·s a bien changé. Le film réunit un quatuor de choc : Sylvie Groulx et Francine Allaire, deux étudiantes déjà engagées et extralucides, Michel Lamothe qui signe une caméra aussi belle que juste, et l’intelligence politique et esthétique de Jeannine Gagné au montage. Le film fait état des démolitions massives qui ont lieu dans les quartiers populaires, alors que le « visionnaire » Jean Drapeau rase, déplace et précarise des milliers de familles. Le film est effarant à regarder aujourd’hui, alors que les dynamiques autour du manque de logements abordables et des complicités des pouvoirs en place avec les promoteurs, développeurs et spéculateurs de toutes sortes n’ont pas changé.
Retrouvez sur Tënk un avis éclairant de Jeannine Gagné qui revient sur le contexte de production du film et sur sa longue relation avec Sylvie Groulx : « Au Festival populaire de l'image de Montréal qui se tient au Complexe Desjardins en 1976, Phyllis Lambert préside le jury et [Une bien belle ville] obtient le premier prix! Par la suite, à la demande de Francine [Allaire], Phyllis Lambert acceptera de payer la pellicule du prochain film de Sylvie et de Francine : Le grand remue-ménage. »
Ainsi va donc la légende! Le duo incendiaire lancera en 1978 un pavé dans la mare avec Le grand remue-ménage, salutaire témoignage féministe qui rend compte avec une grande aisance narrative du ras-le-bol des femmes de l’époque. Par une démonstration pleine d’humour et d’esprit, Francine Allaire et Sylvie Groulx décryptent et mettent à mal les préjugés et les stéréotypes des rôles et des identités de genres. Si le féminisme de la deuxième vague était en pleine ébullition, c’est vraiment à un éclatement des rôles traditionnels qu’en appelle le film, en plus de rendre visibles quantité d’asservissements sous le couvert d’une essence féminine. Tâches domestiques, écarts salariaux, isolement dans la maternité, séduction et servilité, tout y passe, et les hommes jouent sans le savoir les contre-exemples d’un monde à inventer. Avec le retour en force des discours masculinistes – prévisible backlash –, on peut se demander si plus ça change, plus c’est pareil? À vous de mesurer les écarts et les luttes à ne pas abandonner!
« À cette époque, où nombre de jeunes et moins jeunes croyaient fort à de grands idéaux, succédera une période de désillusions. Sylvie réalisera un magnifique film à ce propos : Chronique d’un temps flou. »
Chronique d’un temps flou, c’est Philippe, le fils de la réalisatrice, qui aura 20 ans en l’an 2000. C’est le chômage, la fin de l’attente d’un horizon glorieux, la faillite du projet moderne. C’est le « no future » des punks, le capitalisme vorace qui ne prend plus la peine de se déguiser sous un projet social. En fait, Chronique d’un temps flou c’est peut-être la colère des lycéen·ne·s d'aujourd’hui, c’est la consternation obstinée de Greta Thunberg, la peur au ventre des jeunes devant les feux de forêt et les canicules de leurs souvenirs d’été. Chronique d’un temps flou, c’est une mère de 38 ans qui regarde aujourd’hui ses enfants grandir avec l’envie de tout sauver, de tout casser, de tout changer, de tout réparer. Merci, Sylvie Groulx. Par-delà les générations et les slogans politiques, tu as su nous rappeler que « la vie est ailleurs ».
Le cœur de Sylvie Groulx, avec ses puissants battements, était capable de repérer le beau, même quand le social était malmené. Dans La classe de Madame Lise, elle survole une année scolaire dans une classe d’accueil de première année d’une école de Parc-Extension. En dix mois à peine, sous l'œil bienveillant de leur enseignante, dix-neuf petit·e·s immigrant·e·s doivent relever le défi d'apprendre les rudiments du français et des coutumes québécoises. On y assiste à une leçon du vivre-ensemble, et ce sont les enfants qui nous servent de guide, alors qu’iels parviennent à s’entendre, à nouer des liens, des solidarités, dépasser des épreuves, apprendre, au contact des réalités les plus diverses. Un film en forme de lettre d’amour à ces jeunes qui viendront enrichir la ville et le Québec, et pour tous et toutes les passeur·euse·s qui sont là pour les accueillir et leur ouvrir les bras.
Naomie Décarie-Daigneault
Directrice artistique de Tënk