Une légère pesanteur

26/05/2026 Editos

Une légère pesanteur

Ça y est. Nous avons réussi; nous avons traversé de l’autre côté du miroir. Nous avons pénétré dans la forêt des rêveries et des nuits qui s’étirent. Nous avons résisté tant et si bien que le vert s’est laissé convaincre de revenir nous rendre visite. Les clochettes des muguets sonnent. Les feuilles adolescentes frémissent au vent. Les rues vibrent sous les pieds fougueux des passants. Les dernières oies blanches rentrent au bercail. Mai est là. 

On souffle un peu. On a soufflé, la semaine passée, avec la longue fin de semaine. On a rangé le cadran. On a paressé et – pour la première fois depuis six ans et demi – on a oublié l’infolettre. On se demande souvent chez Tënk si cette missive se rend réellement à vous. Est-ce qu’elle vous aide à naviguer dans notre programmation, à vous donner certains repères, est-ce que nos interrogations trouvent un écho chez vous? Je demande, parce que, en vue du lancement de notre nouvelle saison (on pastiche les théâtres), on essaie de réfléchir à nos manières de faire, nos traces, nos énergies. On a envie d’investir ce qui nourrit le sens, pas de faire du bruit. 

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Les 24e Sommets du cinéma d’animation se sont clôturés samedi dernier, après une autre édition bourrée de talent, d’intelligence et d’originalité. Pour l’occasion, Tënk reprend trois films issus de l’édition 2025, permettant de souligner encore une fois comment l’animation parvient à sublimer le réel, et à lui donner de nouvelles couleurs.

Vous avez un utérus? Ce film va vous parler. Vous n’en avez pas? Prenez neuf minutes de votre vie pour plonger dans la réalité de la cinéaste Megan Wennberg et de ses enjeux menstruels avec Bloody Mess. Alors qu’à près de 40 ans, elle n’a toujours pas d’enfant – ni d’envie très claire d’en avoir – son Utérus lui fait la vie dure. Lui donnant enfin la parole pour comprendre ce qui la pousse à saigner autant, la réalisatrice signe un court métrage à la fois hilare et poignant, qui résonnera assurément pour une grande part d’entre nous, ayant eu à cheminer dans les méandres sexistes du système hospitalier… 

Avez-vous en tête la maison de votre enfance? Vous vous souvenez du paysage autour, de la hauteur des arbres qui l’entouraient? Quand vous y retournez aujourd’hui, vous avez un pincement au cœur en voyant les transformations qui se sont produites et qui défigurent vos souvenirs? Imaginez pouvoir remonter dans le temps jusqu’à la construction d’une maison de 1870. En faisant l’histoire de la maison Bossé de Chicoutimi, de sa construction à sa démolition en 2018, Alexa Tremblay-Francoeur fait parler 150 ans de souvenirs. Alors que les constructions environnantes la menacent peu à peu, on s’étonne de s’attacher autant à ses parquets, ses murs, son balcon autrefois si majestueux et devenu risible au milieu du paysage fonctionnel de la modernité. La petite ancêtre nous émeut et nous questionne sur le sort que l’on fait subir – parfois sans aucune réflexion collective – au patrimoine bâti. Vous regarderez différemment vos moulures d’origine.

En avril 1994, le monde a basculé pour Valentine et Jean-Claude. Pourtant, ils étaient amoureux. Ils venaient d’avoir un bébé qu’ils ont appelé Mahoro (paix) Justice. Mais ils étaient à Kigali, et le conflit ethnique venait de dégénérer. L’horreur que l’on connaît allait suivre. Avec Ibuka, Justice le cinéaste Justice Rutikara donne vie aux souvenirs tragiques de ses parents, explicitant leur fuite qui leur a sauvé la vie. La programmatrice Apolline Caron-Ottavi témoigne avec justesse : « À travers l’animation, le cinéaste parvient à évoquer avec pudeur une horreur indicible, à servir avec vivacité le travail de mémoire et à reconstituer l’expérience de ces heures et ces jours terribles de façon presque méthodique. La clarté du dessin, la finesse des ellipses et l’efficacité des métaphores visuelles servent le récit au plus près : au gré des déplacements, des cachettes, des moments de terreur comme de solidarité, et des éclats d’humanité au milieu de la déshumanisation. » Quand l’animation se mêle de l’ineffable…

 


Formes du passé

Parfois, on prendrait un ticket aller-simple pour le passé. Montréal, été 1964. Premier symposium de sculpture en Amérique du Nord. Jacques Giraldeau filme les sculpteurs au travail, filme les sculptures qui brillent dans le soleil, filme Montréal, les badauds, les échafauds, les outils, la poussière, le feu et le soleil. De cette effervescence naît le court métrage La forme des choses. Avec une bande-son composée par Pierre Mercure, on est transportés dans une expérimentation physique, sensuelle, fougueuse qui rend compte du rapport privilégié entre les humain·e·s et les matières qui les entourent. On en vient à se demander ce qu’on a pu faire de notre audace au Québec.

« Je suis un fils déchu de la race surhumaine. » Ainsi s’exprimait le poète Alfred DesRochers, sans se douter que cela s’appliquerait jusqu’à l’oubli dans lequel son œuvre est aujourd'hui tombée. Prisonnier de son époque, nostalgique de la vie de ses ancêtres, Canadien errant traqué dans la cité, il s’évade par la poésie et y rêve de paysages, de chimères et d’aventures. Dans ce très beau portrait qui témoigne du tiraillement d’alors entre tradition et modernité, les images de Michel Brault captent l’énergie humaine de la ville, la chaleur des débits de boisson et la dureté du travail. Claude Fournier livre, avec Alfred DesRochers, poète, un portrait digne, âpre et nerveux qui fera redécouvrir avec éclat cet éternel insatisfait, ce porte-rêve de ses semblables. 

 


Les récits ne sont pas toujours faits pour nous faire patienter entre les publicités

Jean-Marie Straub et Danièle Huillet forment le couple le plus singulier du cinéma. Ensemble, iels ont créé une œuvre à leur image, engagée, marxiste, littéraire, façonnée d’un bout à l’autre avec une énergie de travailleur·euse·s. Avec Trop tôt / Trop tard, le duo tourne entre la France et l’Égypte, pour évoquer les luttes paysannes, les luttes décoloniales et la Révolution française, en s’inspirant d’une lettre de Friedrich Engels et d’un récit écrit par deux militants marxistes emprisonnés sous le régime de Nasser. Une expérience de cinéma brechtienne, un témoignage politique vibrant venu de différentes couches du passé.

Nourrie par un intérêt pour l’écrivaine Marianne Fritz, l’artiste visuelle Kim Kielhofner a mené une période de recherche sur son œuvre, visitant son appartement et ses archives. Fritz a consacré la majeure partie de sa vie – plus de trente ans – à l’écriture d’un vaste ensemble de romans denses et complexes intitulé The Fortress, comptant plus de 10 000 pages, et demeuré inachevé à sa mort. Son projet, à la fois singulier et stupéfiant, remet en question les conventions de l’écriture et de la lecture. L’artiste et cinéaste Kielhofner signe Whose Language You Don’t Understand, un cycle vidéo nommé d’après le roman de Fritz et explorant les limites du langage. Divisé en 12 sections, chacune correspondant à l’un des volumes du livre de Fritz, le film est raconté du point de vue de chacun des membres d’une équipe travaillant sur un projet dense, difficile et mystérieux…

On termine cette semaine dense avec un film de fiction brumeux et vaporeux comme un rêve éveillé. « Adoption » (sic) cinématographique de La chouette aveugle de Sadegh Hedayat (roman morbide iranien) et du Condamné par manque de foi de Tirso de Molina (pièce espagnole de 1614 sur les paradoxes de la religion catholique) par l’écrivain chilien Raúl Ruiz, La chouette aveugle est un film baroque et délicieusement délirant. Une célébration du rôle onirique du cinéma. 

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