« La vérité n’a pas sa place dans le pays. »
- Nafez Abed, sculpteur copiste dans L'Apollon de Gaza
Tous les gens de bonne foi cherchent la vérité. Que pourrions-nous vouloir faire d’autre sur Terre? Hélas pour nous, gens de bonne foi, la vérité, comme l’horizon, se dérobe dès lors qu’on croit s’en approcher. C’est dire que tout phénomène qu’on cherche à circonscrire, à présenter dans la lumière la plus franche, prend les formes les plus diverses et inusitées à mesure qu’on l’observe. Il faut alors choisir ce que l’on pourrait qualifier de posture, voire même d’idéologie. La lorgnette par laquelle on décide de délimiter notre vision du phénomène devient une incarnation de notre point de vue. Faut-il donc se heurter partout à des postures, à des points de vue? Comment embrasser l’ensemble? Comment dépasser nos visions tronquées? C’est là, me semble-t-il, le grand défi de la vie post(hyper?)moderne, même s’il précède de beaucoup son avènement. Une fois extirpés des grands récits organisateurs du social, l’éclatement des possibilités et la multiplication des perspectives provoquent un vertige quant à la possibilité d’un socle commun. De toute façon, il s’agit là d’un simple dévoilement de ce qui se jouait même pendant la période moderne. Disons simplement que le leurre a été découvert. L’unique Vérité n’a jamais existé.
Alors, il faudrait habiter et partager le monde avec des milliers d’interprétations divergentes, différentes, voire contradictoires. Respecter le récit de l’autre, tout en croyant au sien, faire coexister des versions du monde antinomiques… Dans L’Apollon de Gaza du cinéaste suisse Nicolas Wadimoff (dont l’œuvre s’intéresse depuis des années à la Palestine), la découverte d’une statue d’Apollon datant de l’Antiquité au large de Gaza provoque une mise en évidence de cette difficulté de tirer sur le filon de La Vérité. Tout un chacun s’écrie détenir le récit de cette mystérieuse statue. Or, entre des faussaires qui crient au scandale, un trafiquant d’antiquités qui sème le doute, un pêcheur qui raconte son récit extatique, des expert·e·s qui se contredisent, et des artisan·e·s qui prouvent par les mains ce qu’ils racontent… qui croire? Si le film finit par témoigner de cette complexité du Vrai, il met surtout en évidence le contexte palestinien, lui aussi soumis à toutes sortes de contre-récits et de tentatives de dénégations. Parce qu’à la fin, certains faits résonnent avec plus de poids dans les récits potentiels et résistent moins bien aux falsifications; l’herméticité de certaines frontières, le poids de certaines nationalités, l’odeur et la poussière des ruines.
Alors que la 55e édition du Festival du nouveau cinéma bat présentement son plein, offrant comme chaque année un panorama exceptionnel du cinéma mondial à travers des regards audacieux, Tënk vous propose trois œuvres qui s’y sont illustrées l’an dernier.
Un récent Rapport du Rapporteur spécial sur la promotion de la vérité, de la justice, de la réparation et des garanties de non-répétition, Bernard Duhaime, également professeur en droit à l’UQAM, mentionnait une intensification des cas de dénialisme, de négationnisme et de révisionnisme concernant les violations graves des droits de l’homme et du droit humanitaire dans les contextes de justice transitionnelle. Il s’agit « de tentatives délibérées de remettre en cause les récits exhaustifs des violations commises dans le passé, tels qu’ils ont été établis juridiquement par les tribunaux ou les commissions de la vérité concernant des violations graves des droits de l’homme ou du droit humanitaire, notamment par la sélectivité, les faux-fuyants ou la remise en cause des faits. ». Dans Bedrock, Kinga Michalska revisite avec sensibilité, pudeur et intelligence des lieux et vestiges de l’Holocauste. Donnant la parole aux lieux mêmes, témoins de l’indicible horreur, et aux habitant·e·s qui les occupent, elle fait ressurgir tout un pan, aujourd’hui mis à mal, de la justice transitionnelle : le devoir de mémoire et de reconnaissance. Transmissions intergénérationnelles, responsabilité historique, lieux de mémoire et révisionnisme; les récits des génocides ou de violations des droits de la personne sont aujourd’hui grandement menacés. « L’une des formes les plus répandues de déni a été la montée du populisme “postvérité”, qui se caractérise par la fusion entre la politique populiste et l’érosion de l’autorité des faits » nous renseigne encore le rapport de l’ONU. Bedrock s’inscrit ici en porte-à-faux, cherchant à rendre perceptible cette tension entre le devoir de mémoire institutionnalisé et le révisionnisme politique qui accompagne l’extrême droite partout dans le monde. Essentiel.
Il est difficile d’accéder aux vérités de Cuba. Depuis la révolution cubaine de 1959, tout a été dit sur cette île caribéenne. Instrumentalisée à gauche comme à droite, l’embargo américain en vigueur depuis 1962 et récemment violemment renforcé par Trump, en plus d’une absence de liberté de presse, rendent l’exercice de compréhension des réalités cubaines extrêmement périlleux. La Retaguardia, court métrage d’Olivier Côté et de Jean-François Bouchard, est donc d’autant plus précieux et bouleversant. En documentant à partir de l’intime la crise migratoire sans précédent qui affecte l’île, les cinéastes donnent un visage humain aux drames migratoires. Suivant le quotidien de quatre jeunes artistes cubains qui décident de rester à Cuba malgré tout, le film rend un hommage doux-amer à l’« arrière-garde », c’est-à-dire à celleux qui ne peuvent se résoudre à abandonner leur île.
Comment vit-on quand on a été l’icône d’une jeunesse? Comment vieillit-on quand on est à jamais figé dans une image de nous d’il y a 60 ans, rayonnante, idéalisée, triomphante de jeunesse? Comment arrive-t-on à dépasser le mythe pour incarner sa réalité, même si celle-ci est pleine d’épreuves, de béquilles ou de cannes, de lunettes et de masques? Dans un film réalisé à quatre mains, Barbara Ulrich – la Barbara mythique du film Le chat dans le sac – et Renaud Lessard, jeune et fougueux cinéaste, se mettent l’un l’autre à l’épreuve dans un jeu de cocréation et de dialogue ininterrompu. Barbaracadabra, c’est la magie de l’amitié, la puissance des liens intergénérationnels, la passion du cinéma et beaucoup de très bonnes répliques. Comme quoi, parfois, le passé peut bien rester derrière, les vivant·e·s veulent avancer!
Naomie Décarie-Daigneault
Directrice artistique de Tënk