La colonisation est paradoxale, en ce qu’elle montre et efface en même temps les corps. L’archive coloniale, qui en porte la mémoire, nomme, par exemple, des figures autochtones : mais ces représentations effacent les personnes réelles. En résulte une forme d’oubli d’autant plus pernicieux qu’il est difficile à bien discerner. Et déjà que l’oubli est un animal rusé, qu’on ne peut pas battre sur son propre terrain…
Nommer la colonisation, c’est également négocier notre relation à la destruction et à ses traces. Mais c’est tout aussi périlleux que de traquer l’oubli. On voudrait combattre la violence en la montrant telle quelle, sans en cacher les parts les plus sinistres. Ce faisant, on reste malgré tout au service de la violence, en centralisant l’attention sur les effets de celle-ci. C’est une tension constante que connaissent trop bien les productions culturelles aux prises, de près ou de loin, aux héritages et aux conséquences de la domination coloniale. Nous recherchons l’équilibre entre la représentation de l’effacement et l’acte de dévoiler les paroles, les corps, qui portent les souvenirs.
Les films sélectionnés sont en écho avec les textes de notre dossier paru dans la revue Spirale, Enquêtes dans l’archive coloniale, dans lequel nous réfléchissons aux effacements, oublis et absences comme catalyseurs pour la pensée. Dans le cadre de cette escale, nous nous déplaçons vers des traditions de mémoire rebelles et souveraines. À l’image de la traversée transculturelle du numéro, nous avons souhaité naviguer entre des situations culturelles distinctes bien que touchées par les désastres de la colonisation.
Les films réunis partagent une même intuition, soit celle que l’archive coloniale n’est pas un objet figé, ni même stable. Elle est un terrain de lutte où se négocient encore aujourd’hui les modalités de la mémoire. Chacun·e à leur façon, Rodrigo Reyes, JL Whitecrow, Abdallah Al-Khatib et Katia Kameli jouent avec les matières qui forment ce type d’archive. Iels ne se contentent pas d’en exhumer les vestiges, mais la tordent et la détournent, nous amenant à la voir être habitée autrement. Ce n’est pas tant l’archive elle-même qui fait office de lieu d’enquête principal que ce qu’elle n’a jamais pu tout à fait contenir ni avaler. Les sillons que tracent les résistances post ou décoloniales – passées ou celles qui restent à inventer – invitent ces réalisateur·trice·s à vider l’archive coloniale d’un signifiant premier pour mieux en exhiber les multiples perspectives que ses documents ont voulu cacher.
Ce faisant, ces films tracent une géographie inattendue : du Mexique au Canada, en passant par la Palestine et l'Algérie, ceux-ci correspondent à des situations politiques et culturelles distinctes, tout de même traversées par des logiques similaires d’effacement et de résurgence.
Ces quatre films nous rappellent que les trous de l'archive ne sont pas des manques à combler, mais des creux habités, des brèches où d’autres formes de connaissances ont appris à vivre et à s’inventer.
Renato Rodriguez-Lefebvre
Auteur et docteur en littérature comparée
Miriam Sbih
Autrice et doctorante en littérature comparée
4 produits
The First Indigenous Female Pornographer
Nouveauté !_The First Indigenous Female Pornographer_ s’intéresse à Audrey Little-breast, une femme autochtone dont la vie et l’œuvre défient toute catégorisation. Lors d’une entrevue sans tabou, elle dévoile le mystérieux désir des colons et leur appétit sexuel pour les « Indiens imaginaires » ayant guidé son travail pornographique dans les années 1970, et en interroge l’impact sur la sexualité autochton...
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À l’occasion du 500e anniversaire de la conquête espagnole du Mexique en 2021, le réalisateur Rodrigo Reyes propose une audacieuse expérience de cinéma hybride qui explore l’héritage brutal du colonialisme dans le Mexique contemporain. À travers le regard d’un conquistador fantomatique, le film reconstitue l’épopée d’Hernán Cortés, depuis les côtes de Veracruz jusqu’à la capitale aztèque de Ten...
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