En janvier 2018, l’abandon de la construction d’un aéroport à Notre-Dame-des-Landes met un terme au combat mené pendant des années par l’une des plus importantes communautés d’activistes de France. En immersion dans la ZAD (zone à défendre) entre 2022 et 2023, Guillaume Cailleau et Ben Russell rendent compte d'une société qui, après la lutte qui l'a réunie, esquisse à présent les contours d’un autre monde possible. Au même moment, à Sainte-Soline, les Soulèvements de la Terre s’opposent à un projet de privatisation de l’eau et se heurtent, une fois encore, à la violence de l’État.
| Réalisateurs | Ben Russell, Guillaume Cailleau |
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« N’oubliez jamais, semble dire le plan, que les blocs d’espace-temps présentés dans ce film ont un extérieur que vous ne verrez jamais. Les trente-cinq longs plans-séquences n’offrent que des fragments du réel, guidés par une intention rigoureuse, mais pleinement revendiqués comme partiels. Regarder quelque chose signifie toujours ne pas regarder ailleurs. » Dans son texte Observing Otherwise, consacré au film de trois heures et demie Direct Action, Erika Balsom souligne l’éthique fondamentale du film : un engagement structurel envers la partialité. Tourné en 16 mm en trente-cinq plans-séquences étendus sur plus de cent jours passés à la ZAD (Zone à défendre) de Notre-Dame-des-Landes entre 2022 et 2023, le film de Ben Russell et Guillaume Cailleau dépasse l’impulsion documentaire visant l’explication ou le cadrage politique explicite. Il offre plutôt des rencontres prolongées avec un collectif vivant dont la politique est inscrite dans les rythmes du travail, du soin, de l’attente et de la confrontation. Le choix du film de ne pas utiliser un langage politique articulé ouvre un vaste espace pour l’intimité, l’attention et la réflexion, positionnant la partialité non pas comme un manque, mais comme un engagement structurel et éthique.
Cet engagement se prolonge, matériellement et conceptuellement, dans le livre Direct Action, édité avec finesse par la partenaire de Russell, Leslie Auguste. La publication ne fonctionne pas comme un supplément explicatif, mais comme un lieu parallèle de rencontre, donnant à lire des entretiens avec des membres de la ZAD qui prolongent, avec leur consentement, les récits et les présences entrevus dans le film. Là où le cinéma retient nécessairement la multiplicité, le livre crée un autre registre où les voix peuvent s’exprimer selon leurs propres termes. Même sa conception graphique reflète cette éthique : la typographie sur mesure, composée à partir de l’écriture manuscrite des participant·e·s du film, inscrit le projet d’une empreinte humaine et collective. À travers le film et le livre, l’œuvre reconnaît les limites de tout médium à contenir les multitudes du réel vécu et propose plutôt une « auteurité » distribuée entre image, texte, voix et forme matérielle.
L’approche de Russell et Cailleau en matière de production inscrit davantage Direct Action dans une éthique de la relation plutôt que de l’extraction. Dans un entretien avec Antoine Thirion, Russell confie : « Je vivais à Marseille, la pandémie sévissait et il m’était impossible de voyager en dehors de la France. J’ai depuis longtemps un enthousiasme pour les collectifs et l’idée d’utopie au sens large, pour penser des portraits de lieux qui sont aussi des portraits de personnes; la ZAD m’a donc semblé pouvoir devenir le sujet du film. » Cailleau reformule le titre au-delà du spectacle ou de la confrontation : « L’action directe n’est pas seulement une confrontation avec la police, c’est le fait de prendre son destin en main. » Leur volonté d'obtenir le consentement des participant·e·s, l’usage d’une lourde caméra 16 mm empêchant la capture rapide d'images, et la structure même du film fondée sur la durée, refusent collectivement l’immédiateté et l’appropriation. Leur processus constitue en soi une forme de protestation. Ce qui en émerge n’est pas un récit univoque de la résistance, mais un champ poreux de coprésence et de cocréation, où la vie politique se déploie à travers des existences partagées, le travail et les gestes quotidiens par lesquels des personnes tentent d’améliorer le monde que nous habitons ensemble.
Sofia Bohdanowicz
Cinéaste

« N’oubliez jamais, semble dire le plan, que les blocs d’espace-temps présentés dans ce film ont un extérieur que vous ne verrez jamais. Les trente-cinq longs plans-séquences n’offrent que des fragments du réel, guidés par une intention rigoureuse, mais pleinement revendiqués comme partiels. Regarder quelque chose signifie toujours ne pas regarder ailleurs. » Dans son texte Observing Otherwise, consacré au film de trois heures et demie Direct Action, Erika Balsom souligne l’éthique fondamentale du film : un engagement structurel envers la partialité. Tourné en 16 mm en trente-cinq plans-séquences étendus sur plus de cent jours passés à la ZAD (Zone à défendre) de Notre-Dame-des-Landes entre 2022 et 2023, le film de Ben Russell et Guillaume Cailleau dépasse l’impulsion documentaire visant l’explication ou le cadrage politique explicite. Il offre plutôt des rencontres prolongées avec un collectif vivant dont la politique est inscrite dans les rythmes du travail, du soin, de l’attente et de la confrontation. Le choix du film de ne pas utiliser un langage politique articulé ouvre un vaste espace pour l’intimité, l’attention et la réflexion, positionnant la partialité non pas comme un manque, mais comme un engagement structurel et éthique.
Cet engagement se prolonge, matériellement et conceptuellement, dans le livre Direct Action, édité avec finesse par la partenaire de Russell, Leslie Auguste. La publication ne fonctionne pas comme un supplément explicatif, mais comme un lieu parallèle de rencontre, donnant à lire des entretiens avec des membres de la ZAD qui prolongent, avec leur consentement, les récits et les présences entrevus dans le film. Là où le cinéma retient nécessairement la multiplicité, le livre crée un autre registre où les voix peuvent s’exprimer selon leurs propres termes. Même sa conception graphique reflète cette éthique : la typographie sur mesure, composée à partir de l’écriture manuscrite des participant·e·s du film, inscrit le projet d’une empreinte humaine et collective. À travers le film et le livre, l’œuvre reconnaît les limites de tout médium à contenir les multitudes du réel vécu et propose plutôt une « auteurité » distribuée entre image, texte, voix et forme matérielle.
L’approche de Russell et Cailleau en matière de production inscrit davantage Direct Action dans une éthique de la relation plutôt que de l’extraction. Dans un entretien avec Antoine Thirion, Russell confie : « Je vivais à Marseille, la pandémie sévissait et il m’était impossible de voyager en dehors de la France. J’ai depuis longtemps un enthousiasme pour les collectifs et l’idée d’utopie au sens large, pour penser des portraits de lieux qui sont aussi des portraits de personnes; la ZAD m’a donc semblé pouvoir devenir le sujet du film. » Cailleau reformule le titre au-delà du spectacle ou de la confrontation : « L’action directe n’est pas seulement une confrontation avec la police, c’est le fait de prendre son destin en main. » Leur volonté d'obtenir le consentement des participant·e·s, l’usage d’une lourde caméra 16 mm empêchant la capture rapide d'images, et la structure même du film fondée sur la durée, refusent collectivement l’immédiateté et l’appropriation. Leur processus constitue en soi une forme de protestation. Ce qui en émerge n’est pas un récit univoque de la résistance, mais un champ poreux de coprésence et de cocréation, où la vie politique se déploie à travers des existences partagées, le travail et les gestes quotidiens par lesquels des personnes tentent d’améliorer le monde que nous habitons ensemble.
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