La danseuse Sonja Vukidevic, âgée de 74 ans, évolue dans un décor socialiste-moderniste, son corps faisant écho à la toute dernière représentation de masse en Yougoslavie. Mêlé au journal intime d’une adolescente écrit en 1988 (au moment des protestations qui aboutiront plus tard à l’éclatement de la Yougoslavie), le film retrace le passage du collectivisme socialiste au nationalisme naissant.
| Réalisateurs | Marta Popivoda, Marta Popivoda |
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Dans Slet 1988, Marta Popivoda aborde le corps comme une archive, et le film devient une œuvre de performance en soi. Popivoda, en tant que cinéaste, agit tout à la fois comme chorégraphe, sculptrice, artiste d’installation. Elle assemble des images vidéo d’archives et des enregistrements audios en hors champ du journal intime d’une adolescente, avec en toile de fond les blocs de béton brutalistes emblématiques de la RFSY (la République fédérative socialiste de Yougoslavie) et les places publiques des quartiers où jouent des enfants d’aujourd’hui. Le corps puissant et mouvant de la danseuse Vukićević constitue le fil conducteur du récit : spectral et spasmodique dans sa jeunesse, enflammée sur scène dans sa combinaison blanche; forte et ancrée dans l’âge mûr, nageant à travers l’écran, présence à la fois envoûtante et quotidienne. Ici, l’architecture est une forme d’art vécue et incarnée, tout comme la danse. Le cinéma, en tant que médium, est le lieu d’une performance en cours, les images étant non seulement en mouvement, mais aussi tactiles. Nous sommes à la fois au passé, au présent et dans l’avenir.
Popivoda décrit souvent son travail comme une exploration des tensions entre mémoire, histoire et idéologie. Dans ce court métrage, cette tension est sensorielle, palpable. Quelque chose d’à la fois menaçant et prophétique semble émaner des voix — littérales autant qu’imagées — qui peuplent l’écran : la conscience diffuse que quelque chose ne tourne pas rond dans leur monde, qu’une explosion se rapproche à l’horizon, qu’une vague obscurité s’abattrait sur eux.
Le carton d’ouverture nous apprend que ce Slet de 1988 serait le dernier de la RFSY. Un spectateur de 2026 sait pourquoi, mais demeure néanmoins dérouté par l’audace de son esthétique anticonventionnelle. Les Sletovi du passé étaient nécessairement uniformes et davantage axés sur l’exercice physique que sur l’expression artistique, alors que ce qui s’est déroulé en 1988 n’était sans doute plus un Slet du tout. Vukićević apparaît comme une artiste singulière dans une performance moderne qui évoque davantage le Butō que le ballet, entourée d’une mer de danseurs évoluant certes à l’unisson, mais sans rien de véritablement gymnastique. Aucun bâton de relais en vue, aucun jeune souriant représentant les différentes régions du pays courant vers le leader désormais disparu (le 25 mai était, après tout, célébré à la fois comme la Journée de la Jeunesse et comme la date de naissance inventée de Tito). Le Boléro de Ravel résonne comme un écho des Jeux olympiques de Sarajevo où, quatre ans plus tôt, la légendaire finale de danse sur glace du duo de Jayne Torvill et Christopher Dean — la mieux notée de tous les temps —, chorégraphiée sur cette même pièce insistante, avait fait vibrer la région entière avant de marquer le monde.
Un épilogue de deux phrases nous dévoile une partie de ce qui allait suivre, mais nous demeurons malgré tout dans le même état que la narratrice adolescente qui affirme : « Le Slet était incroyable. Je n’ai rien compris. » Un dernier carton apparaît alors : « Un futur à jamais blessé. »
Aurora Prelevic
Écrivaine, artiste de performance, cinéphile et programmatrice

Dans Slet 1988, Marta Popivoda aborde le corps comme une archive, et le film devient une œuvre de performance en soi. Popivoda, en tant que cinéaste, agit tout à la fois comme chorégraphe, sculptrice, artiste d’installation. Elle assemble des images vidéo d’archives et des enregistrements audios en hors champ du journal intime d’une adolescente, avec en toile de fond les blocs de béton brutalistes emblématiques de la RFSY (la République fédérative socialiste de Yougoslavie) et les places publiques des quartiers où jouent des enfants d’aujourd’hui. Le corps puissant et mouvant de la danseuse Vukićević constitue le fil conducteur du récit : spectral et spasmodique dans sa jeunesse, enflammée sur scène dans sa combinaison blanche; forte et ancrée dans l’âge mûr, nageant à travers l’écran, présence à la fois envoûtante et quotidienne. Ici, l’architecture est une forme d’art vécue et incarnée, tout comme la danse. Le cinéma, en tant que médium, est le lieu d’une performance en cours, les images étant non seulement en mouvement, mais aussi tactiles. Nous sommes à la fois au passé, au présent et dans l’avenir.
Popivoda décrit souvent son travail comme une exploration des tensions entre mémoire, histoire et idéologie. Dans ce court métrage, cette tension est sensorielle, palpable. Quelque chose d’à la fois menaçant et prophétique semble émaner des voix — littérales autant qu’imagées — qui peuplent l’écran : la conscience diffuse que quelque chose ne tourne pas rond dans leur monde, qu’une explosion se rapproche à l’horizon, qu’une vague obscurité s’abattrait sur eux.
Le carton d’ouverture nous apprend que ce Slet de 1988 serait le dernier de la RFSY. Un spectateur de 2026 sait pourquoi, mais demeure néanmoins dérouté par l’audace de son esthétique anticonventionnelle. Les Sletovi du passé étaient nécessairement uniformes et davantage axés sur l’exercice physique que sur l’expression artistique, alors que ce qui s’est déroulé en 1988 n’était sans doute plus un Slet du tout. Vukićević apparaît comme une artiste singulière dans une performance moderne qui évoque davantage le Butō que le ballet, entourée d’une mer de danseurs évoluant certes à l’unisson, mais sans rien de véritablement gymnastique. Aucun bâton de relais en vue, aucun jeune souriant représentant les différentes régions du pays courant vers le leader désormais disparu (le 25 mai était, après tout, célébré à la fois comme la Journée de la Jeunesse et comme la date de naissance inventée de Tito). Le Boléro de Ravel résonne comme un écho des Jeux olympiques de Sarajevo où, quatre ans plus tôt, la légendaire finale de danse sur glace du duo de Jayne Torvill et Christopher Dean — la mieux notée de tous les temps —, chorégraphiée sur cette même pièce insistante, avait fait vibrer la région entière avant de marquer le monde.
Un épilogue de deux phrases nous dévoile une partie de ce qui allait suivre, mais nous demeurons malgré tout dans le même état que la narratrice adolescente qui affirme : « Le Slet était incroyable. Je n’ai rien compris. » Un dernier carton apparaît alors : « Un futur à jamais blessé. »
Aurora Prelevic
Écrivaine, artiste de performance, cinéphile et programmatrice
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