Un projectionniste de cinéma immigré sombre dans une dérive onirique et fantastique après être tombé amoureux d’une danseuse apparue sur son écran. Raoul Ruiz signe avec ce film unique une adaptation hybride et très libre de deux œuvres littéraires majeures : _La Chouette aveugle_ de Sadegh Hedayat et _Le Condamné par manque de foi_ de Tirso de Molina.
| Réalisateur | Raúl Ruiz |
| Acteur | Claire Valade |
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Bienvenue chez Raúl Ruiz. Si vous n’êtes jamais entré·e dans sa maison avant aujourd’hui, quelques conseils : détendez-vous, enlevez votre manteau, gardez vos chaussures si vous le souhaitez, déposez-vous où bon vous semble, du moment où c’est un reposoir qui vous laissera l’esprit parfaitement libre et ouvert, disposé à accueillir les rêves éveillés qui vous seront insufflés doucement. Ruiz est un cinéaste à nul autre pareil. Extraordinairement prolifique, il a réalisé un nombre effarant de films — 119 en tout, entre 1963 et 2023, y compris cinq posthumes (il est décédé en 2011 !) —, entremêlant les styles, les genres et les durées au gré de son inspiration et de sa fantaisie, depuis son Chili natal ou dans sa France d’accueil. Du documentaire à la fiction en passant par le film d’art et d’essai, ses œuvres privilégient toujours un rapport particulier au temps, aux songes et à la construction (ou la déconstruction) du récit.
Aussi, bien que La chouette aveugle tienne davantage de la fiction expérimentale que du documentaire pur et dur, il est souvent inclus dans des listes de cinéma du réel. Ce qui est, il faut bien l’avouer, formidablement fou et même peu surprenant, d’une certaine façon, puisqu’il s’agit du maître hypnotiseur Ruiz. Comme si les programmateur·trice·s cinématographiques et les spécialistes du documentaire avaient été envoûté·e·s par le film. Comme si Ruiz était parvenu à les convaincre que ces adaptations de deux œuvres littéraires rendaient les propos et l’atmosphère de ces écrits de façon si juste, si exacte, malgré l’aspect onirique et surréaliste du film, que c’est comme si celui-ci documentait, en quelque sorte, les œuvres en question.
Cela dit, La chouette aveugle adopte tout de même plusieurs traits du cinéma documentaire de Ruiz, comme son attention méticuleuse au rendu des couleurs, sa prédilection pour le texte récité et la narration (parfois multiple) qui raconte des états d’esprit et qui décrit des gestes inattendus ou intangibles, les plans fixes et les mises en scène en tableau. En fait, ce film sert de porte d’entrée parfaite au cinéma de Ruiz, tant le documentaire que la fiction (et tout le reste entre les deux), puisqu’il semble flotter quelque part au-dessus du monde entendu, à la manière d’un voyage dans un cerveau qui ne voit pas les choses comme la majorité des gens et pour qui le réel se loge quelque part dans l’imaginaire, le fantasme et l’invisible, alors que l’invention habite les interstices du concret, de la substance et de la corporalité. L’intention n’est pas de tout comprendre, mais d’absorber, de se laisser imprégner, de s’abandonner pour voir où l’on aboutit de l’autre côté du rêve.
Claire Valade
Critique et programmatrice

Bienvenue chez Raúl Ruiz. Si vous n’êtes jamais entré·e dans sa maison avant aujourd’hui, quelques conseils : détendez-vous, enlevez votre manteau, gardez vos chaussures si vous le souhaitez, déposez-vous où bon vous semble, du moment où c’est un reposoir qui vous laissera l’esprit parfaitement libre et ouvert, disposé à accueillir les rêves éveillés qui vous seront insufflés doucement. Ruiz est un cinéaste à nul autre pareil. Extraordinairement prolifique, il a réalisé un nombre effarant de films — 119 en tout, entre 1963 et 2023, y compris cinq posthumes (il est décédé en 2011 !) —, entremêlant les styles, les genres et les durées au gré de son inspiration et de sa fantaisie, depuis son Chili natal ou dans sa France d’accueil. Du documentaire à la fiction en passant par le film d’art et d’essai, ses œuvres privilégient toujours un rapport particulier au temps, aux songes et à la construction (ou la déconstruction) du récit.
Aussi, bien que La chouette aveugle tienne davantage de la fiction expérimentale que du documentaire pur et dur, il est souvent inclus dans des listes de cinéma du réel. Ce qui est, il faut bien l’avouer, formidablement fou et même peu surprenant, d’une certaine façon, puisqu’il s’agit du maître hypnotiseur Ruiz. Comme si les programmateur·trice·s cinématographiques et les spécialistes du documentaire avaient été envoûté·e·s par le film. Comme si Ruiz était parvenu à les convaincre que ces adaptations de deux œuvres littéraires rendaient les propos et l’atmosphère de ces écrits de façon si juste, si exacte, malgré l’aspect onirique et surréaliste du film, que c’est comme si celui-ci documentait, en quelque sorte, les œuvres en question.
Cela dit, La chouette aveugle adopte tout de même plusieurs traits du cinéma documentaire de Ruiz, comme son attention méticuleuse au rendu des couleurs, sa prédilection pour le texte récité et la narration (parfois multiple) qui raconte des états d’esprit et qui décrit des gestes inattendus ou intangibles, les plans fixes et les mises en scène en tableau. En fait, ce film sert de porte d’entrée parfaite au cinéma de Ruiz, tant le documentaire que la fiction (et tout le reste entre les deux), puisqu’il semble flotter quelque part au-dessus du monde entendu, à la manière d’un voyage dans un cerveau qui ne voit pas les choses comme la majorité des gens et pour qui le réel se loge quelque part dans l’imaginaire, le fantasme et l’invisible, alors que l’invention habite les interstices du concret, de la substance et de la corporalité. L’intention n’est pas de tout comprendre, mais d’absorber, de se laisser imprégner, de s’abandonner pour voir où l’on aboutit de l’autre côté du rêve.
Claire Valade
Critique et programmatrice
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