Les sens du sport

Les sens du sport

Difficile de faire abstraction du sport dans notre monde globalisé, tant par son omniprésence que par la métaphore des valeurs dominantes qu’il incarne. La récente Coupe du monde de soccer est un exemple parfait de la sportisation du monde, le ballon rond étant au centre de son univers symbolique. 48 équipes (64 en 2030, selon un projet actuellement à l’étude) se disputent le précieux trophée dans des stades éparpillés à travers l’Amérique du Nord, sans souci réel pour la crise climatique, les matchs étant entrecoupés de pauses d’hydratation (marketing télévisuel oblige), le tournoi étant marqué par des interventions politiques décomplexées, assombri par des manifestations racistes et des allégations de matchs truqués. Difficile de ne pas y voir l’incarnation de la domination politique et économique d’une oligarchie triomphaliste qui incarnerait une quelconque essence du sport, ce legs impérial de l’Angleterre victorienne, qui instrumentalise et détourne la ferveur émotionnelle populaire.

Pourtant, en prenant un pas de recul réflexif et historique, cette escale permet de constater que ce n’est pas une quelconque essence politico-économique du sport qui s’est révélée dans ce mondial. Il s’agit plutôt d’une configuration particulière construite historiquement, et qui n’a donc rien d’immuable, occultant un monde sportif bien plus riche et diversifié que ce que la FIFA nous met en scène. En diversifiant les perspectives grâce à ces cinq films, des trajectoires plurielles ressortent, tant esthétiques qu’intellectuelles et critiques, montrant la complexité des dynamiques sociales, politiques et culturelles qui traversent le phénomène sportif. Différents acteu·trice·s aux visions du monde et aux intérêts divergents luttent pour contrôler et définir le sport, et lui accoler un sens univoque. Le cinéma, avec toute sa grammaire audiovisuelle, contribue à cette lutte sémiotique. 

Des institutions de diplomatie publique comme l’Office nationale du film du Canada y ont contribué en braquant le regard sur des manifestations sportives. Cette démarche fut particulièrement féconde dans les années ayant précédé l’organisation des Jeux olympiques de Montréal, non seulement parce qu’elle préfigure leur venue, mais également parce que les cinéastes à l’œuvre s’exprimaient avec les outils du cinéma direct. Si le film officiel de Jean-Claude Labrecque est reconnu à sa juste valeur pour avoir braqué la caméra à hauteur d’athlètes, plusieurs films avaient été commandés dès les années 1960 pour rendre compte de ce dynamisme sportif. Nous vous présentons ici deux films méconnus, auxquels Labrecque a également collaboré, de deux cinéastes alors débutants (!) ; Natation de Gilles Carle et Volleyball de Denys Arcand.

Dans une foisonnante discussion filmée avec Benjamin Pichery, réalisateur à l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance (INSEP), le philosophe et sociologue français Edgar Morin explore les sens du sport à l’aide des outils de sa théorie de la pensée complexe dans Regards sur le sport : Edgar Morin. Puisant dans ses souvenirs de pratique et de consommation du spectacle sportif, le grand penseur qui nous a récemment quittés invite ainsi à penser le sport du dedans et du dehors, contribuant à dépasser les critiques parfois simplistes, sans toutefois ignorer ses excès.

Adoptant une perspective novatrice, L'Empire de la perfection de Julien Faraut signe un essai filmique sur le sport, mobilisant images d’archive, rushes de tournages sportifs, musique rock et références multiples - du cinéma à la psychologie. Le film prend pour point de départ l’œuvre de Gil de Kermadec, un ancien joueur de tennis qui, après avoir produit pour la Fédération française de tennis des films d’instruction pédagogiques dans les années 1960, livre un film inédit pour creuser le génie du tumulteux américain John McEnroe, pour continuer l’exploration des intangibles du génie sportif. 

Finalement, le film Baisanos des cinéastes Andrés et Francisca Khamis Giacoman, frère et soeur issus de la diaspora palestinienne, explore le sens du curieux objet qu’est le Club Deportivo Palestino, une équipe de soccer chilienne de première division fondée en 1920 par des exilés palestiniens. Le sport révèle ici toute la charge identitaire et politique qu’il peut receler, les récits l’entourant pouvant être mobilisés à des fins de résistance et de mobilisation. 

 

Mathieu Boivin-Chouinard
Historien du sport et enseignant

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